Quand
je serai sans voix...
Je
voudrais être pas tout à fait mort.
Ce
serait pour un enterrement, une crémation, de la nourriture pour
poissons méditerranéens, du recyclage alimentaire ou une benne à
ordures.
Je
voudrais être pas tout à fait mort.
Je
veux voir qui sera là et quels souvenirs j'aurai laissé.
Ceux
qui regrettent de ne pas m'avoir mieux connu (comme je les comprends)
Ceux
qui pleurent accompagnés de larmes sincères ou de larmes de
circonstance.
Les
lunettes noires seront de rigueur, les Ray Ban auront fait leur temps
laissant la place aux Gucci.
Je
me souviens avoir régulièrement pleuré pour des décès (oui, j'ai
la larme facile) et
les
raisons en étaient multiples, parfois même surprenantes ou
inavouables.
Celui
ou celle qui partait emmenait un peu de mon histoire. Il ou elle en
avait été un témoin ou un acteur et c'était une partie de
mon récit qui s'en allait.
Le
défunt ne m'avait pas rendu ce qu'il me devait et ma délicatesse,
au vu des circonstances, m'empêchait de réclamer l'argent prêté à
la famille
Il
y avait ceux dont je me disais que j'aurai pu être à leur place. Le
mauvais siège dans la voiture, le verre en trop, la maladie qui est
allée voir l'autre, le préservatif qu'on a oublié,...
Les
larmes des autres aussi. La tristesse des gens me rend très
malheureux (je vous ai déjà dit que j'avais la larme facile), et
puis, je suis bon public.
Et
puis, la multiplicité des autres morts me rapproche,
inéluctablement, de la mienne.
En
réalité, j'en ai encore pour très longtemps, et, de surcroît et
au désespoir de certains, je pense bien être centenaire...
… mais
quand je serai sans voix...
Laurent Geny
Laurent Geny

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