lundi 20 janvier 2014

Narcisse m'a tuer


La semaine dernière j'accompagne ma fille à la patinoire. Pour la deuxième fois, elle chausse les patins. Debout, je rive mes coudes sur le rebord de la balustrade qui cerne la piste, joins mes mains pour en faire une estrade sur laquelle je repose ma tête. Une fois la tête bien calée, j'observe ma fille.
Elle est volontaire ma fille. Elle a un objectif et ne s'en détourne pas.
Elle essaie de se mouvoir sur les lames d'acier, mains agrippées au balustre. 
Par moments, elle tente un rapprochement vers le centre de la piste, au milieu des rois de la glisse. C'est laborieux mais elle progresse rapidement.
Cela fait plus d'une heure que je suis là et le froid commence à me ronger les lobes d'oreilles et le bout du nez, mais ma fille a une telle volonté d'y arriver que je dois être patient. Le froid entraînera certainement l'amputation d'une partie de mes oreilles et de mon nez, mais tant pis ! Mes yeux font des cercles lents suivant le parcours de la demoiselle à l'intérieur de l'arène.
Et je ne peux m'empêcher de les voir. Les glisseurs qui font leur démonstration au milieu de ceux qui essaient de ne pas se retrouver brutalement fesses contre glace. Ils virevoltent, prennent de la vitesse, font des figures, s'arrêtent pour discuter avec les copains et les copines puis reprennent leurs élans sous le nez de ma fille.
La glace gicle. Ils doublent, frôlent, esquivent.
Ma fille jette un œil dans ma direction afin que je constate ses petits progrès. Elle poursuit inlassablement ses efforts pour arriver à un résultat.
Malgré l'engourdissement dû au froid, les souvenirs se frayent un chemin dans mon corps pour remonter jusqu' au cerveau. Le ski, la guitare, le chant, le cheval, le football, … . 
Les souvenirs de mes premières et dernières expériences.
Tout ce que j'ai abandonné avant même d'avoir vraiment essayé.
Parce que la neige ne volait pas à mon passage.
Parce que le Do devenait un dzouing sous mes doigts.
Parce que ma voix était une crécelle.
Parce que j'avais l'air d'un âne perché sur un cheval.
Parce que le ballon faisait son possible pour éviter mes pieds.
Parce que l'idée du regard malveillant des « z autres » m'insupportait, je ne persistais jamais au-delà de deux séances.
Persuadé d'être la cible des quolibets et des moqueries, je suis passé à côté de découvertes, d'apprentissages et de nouveaux horizons.
Le supposé regard des « éclairés » ne me satisfaisait pas.
Et là,voyant ma fille sur la glace, je me rends à l'évidence ; le regard des autres n'est ni moqueur, ni jugeant, ni malveillant, il n'y en a pas. 
Ceux qui auraient pu avoir le regard moqueur sont bien plus occupés à attirer l'attention.

Narcisse a tué en moi le futur grand champion soufflant la neige, le musicien ténébreux et virtuose, le cavalier du far-west, le jongleur... oh, zut, ça recommence !

Laurent Geny

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