mardi 17 décembre 2013

Marcher... de Noël au soleil


Je fends les rues de Perpignan à deux week-ends de Noël, et déjà, l'affluence est de mise.
C'est un dimanche où les boutiques ont obtenu le droit d'ouvrir pour faire leur beurre.
Qu'ai-je à faire un dimanche ? Rejoindre un ami en terrasse sur la place de la République ?
Bon sang. Il n'y a que des familles. Avec vieux et poussettes. La totale. Un véritable enfer.
On bavarde ou on s'emmerde en bouffant des churros en traînant la savate.
Ce n'est pas que je sois pressé. C'est que je n'aime pas perdre mon temps.
Après tout je n'ai pas rendez-vous. Je ne suis pas en retard. Je vais seulement boire un café.
Rejoindre un ami au soleil pour boire un café en terrasse. Tant que le soleil est encore haut.
Donc, voilà. La ville est grande. Il y a de la place pour tout le monde. Y compris pour moi.
Même si je n'ai pas la chance de me coller Gérard et Françoise, l'oncle Bernard de Toulon,
et les filles d'un premier mariage de Carole qui aimeraient être partout ailleurs sauf avec nous,
même si je n'ai pas la chance d'avoir à acheter le cadeau de Pierre qui est si difficile,
celui de Sandrine à qui une fringue fait toujours plaisir, et ceux qui me manquent encore,
en n'étant pas sûr de pouvoir m'en occuper le week-end prochain, à moins que Cécile
ne puisse prendre la voiture pour revenir en ville d'ici là - d'ailleurs devrais-je l'appeler -
même si je n'ai pas la chance d'avoir des enfants à conduire au manège, aux poneys,
et à coller sur les genoux de ce faux Père Noël pour une photo qui ne sera pas donnée.

Voilà. C'est dimanche. Et je ne suis pas pressé. Mais je ne vois pas pourquoi la pression
populaire me ferait dévier et marcher à un pas qui n'est pas le mien. Je vais prendre le soleil.
Personne ne m'en empêche. Pas même la petite Manon qui vient de renverser sa grenadine
sur sa robe, pour laquelle j'aurais dû me lever aller chercher du papier au bar pour détacher
le tissu au plus vite avant que sa mère dépassée ne nous fasse une crise de nerfs.
Pas même Gisèle qui est adorable mais qui à son âge ne supporte plus le soleil,
même en hiver, et préfère pour ses yeux prendre une table à l'ombre, quitte à avoir froid.
Pas même Arthur qui veut absolument faire son tour de manège maintenant, et pas après,
et que je devrai surveiller quand Florence discute avec des copines et que bien évidemment,
une fois le tour de manège fini, la table où nous sommes ne sera plus au soleil.
Pas même Stéphanie qui va me faire un scandale si je ne file pas chez Nicolas chercher du vin
pendant qu'elle va chercher un truc chez Sephora pour gagner du temps, puisqu'ensuite,
je sais bien qu'on doit encore passer à la FNAC pour trouver un truc pour Sylvain,
avant de retourner à la voiture qui est garée loin pour aller ensuite dîner chez les Marty,
qui ont à peu près autant envie de nous recevoir que nous d'aller passer la soirée avec eux,
et que de toute façon, on n'a pas mis assez d'argent dans l'horodateur, et que ce sera ma faute
si la bagnole se fait embarquer par la fourrière, et que ce serait pas le moment, si près de Noël,
avec tout le fric qu'on doit flinguer dans tous ces cadeaux dont les gens n'ont rien à foutre.
Non. Rien de tout ça. Seulement un ami qui a réussi à s'échapper des contraintes familiales.
Et veut profiter d'un répit pour boire un café avec son vieux pote au soleil.


Nous sommes sur notre plage, sur notre île, au soleil, au milieu de cette foule exotique,
à la fois hystérique et indolente, qui se presse chez Nicolas, à la parfumerie, au manège,
qui dérive ou végète, animée et tiraillée par les obligations qui n'en furent jamais.
That's the point. Je n'étais pas obligé de me marier avec une fille. Ni obligé d'être papa.
Ni obligé de me coller les achats de Noël avec mes beaux-parents. J'ai fait autre chose.
J'ai bu un café au soleil. Et j'ai laissé mon ami qui a fait d'autres choix retourner à sa vie.
J'ai retrouvé la mienne. Fendant à nouveau la marée humaine dans l'autre sens pour rentrer.
Toujours au son de Gospels et d'un Bonhomme Hiver country. Jusqu'à la cathédrale.
Venant ne reprendre ma respiration qu'à la surface de mon appartement dans son arbre.
A mon ordinateur et à mes activités. Quand marcher consiste à aller d'un point à un autre.
Où chacun, à sa place, a quelque chose à faire.


 

Philippe Latger



 

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